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Colombie : derrière le « miracle » dans la forêt, les violences

jeudi 15 juin 2023 par Olga L. Gonzalez

La Colombie tout entière suivait depuis quarante jours la recherche des quatre enfants indiens, les seuls survivants d’un accident d’avion en pleine forêt amazonienne. Leur découverte « miraculeuse » le 9 juin a été célébrée avec une profonde émotion dans le pays et au-delà de ses frontières. Voici le regard d’une sociologue sur l’accident et le « miracle ».

La famille appartient à la communauté uitoto. Pour ceux qui connaissent un peu l’histoire de l’Amazonie, ce seul nom évoque un génocide : ce peuple a été réduit en esclavage et quasiment exterminé par les exploitants de caoutchouc au début du XXème siècle [1]. A l’époque, ceux qui pouvaient fuir La Chorrera, au sud de la Colombie, partaient, le plus loin possible, par leurs propres moyens. La famille qui était dans l’avion descend donc des quelques uitotos ayant réussi à fuir leur région d’origine.

Indiens d’Amazonie enchaînés durant la fièvre du caoutchouc. Photo de Walter Hardenberg incluse dans son livre "Putumayo, le paradis du diable", publié en 1912.

Si l’exode jusqu’au fleuve Caqueta leur a sauvé la vie, l’histoire des violences ne s’est pas pour autant arrêtée là. Le département du Caqueta est un des départements historiques d’implantation de la guérilla des Farc. Depuis au moins quarante ans, la guérilla s’y déploie. Mais qui dit guérilla dit aussi narcotrafic (depuis longtemps, le Caqueta est un des départements avec les plus grandes surfaces cultivées de coca), paramilitarisme (leurs exactions, nombreuses, commencent à peine à être connues aujourd’hui) et aussi soutien militaire des Etats-Unis (la base aérienne de Tres Esquinas, en pleine forêt sur le fleuve Caqueta, est une des plus importantes du continent sud-américain).

Depuis l’accord de paix avec les Farc, en 2017, le territoire est dominé par les dissidences des Farc (c’est-à-dire, des anciens de la guérilla ayant refusé de rendre les armes), les paramilitaires, les différents groupes luttant pour la mainmise sur les ressources locales : coca, mais aussi or. Tout le long du fleuve Caqueta, les orpailleurs clandestins empoisonnent les eaux avec du mercure [2]. Ces groupes armés contrôlent l’accès au fleuve, imposent leurs règles par la terreur (ainsi, par exemple, ils ont ordonné au personnel responsable du Parc Naturel de Chiribiquete de quitter les lieux).

C’est donc dans un décor d’extrêmes violences, et non pas dans un paradis de communion avec la nature, que vivait cette famille. De fait, le chef de famille, Manuel Ranoque, avait dû quitter son habitation du jour au lendemain. Il était le « gobernador » de sa communauté de Puerto Sábalo, c’est-à-dire le chef local. Des menaces par les dissidences des Farc l’avaient sommé de quitter les lieux.

Rappelons que le gouvernement colombien de Gustavo Petro a annoncé qu’il entamerait des pourparlers de paix avec quatre groupes armés simultanément (les dissidences des Farc, les anciens guérilleros des Farc ayant quitté la vie civile -Segunda Marquetalia-, la guérilla ELN - Armée de Libération Nationale- et les groupes armés liés à la mafia du Clan del Golfo ou Autodefensas Gaitanistas de Colombia). Il est impossible de rentrer dans les détails de cette stratégie de paix ambitieuse et de son malheureux échec jusqu’à présent. Tous ces acteurs armés voient dans la négociation la possibilité de se renforcer militairement et géographiquement, et pour paraître plus puissants pendant les négociations, ils augmentent encore plus leur degré de violence. C’est souvent la population civile qui doit assumer le prix à payer pour cette « paix totale ». C’est la même dissidence des Farc qui menace le père des enfants miraculés qui a tué quatre adolescents indiens qu’elle avait recrutés de force.

Désormais installé à dans une autre ville, Manuel Ranoque a réuni une somme d’argent pour ramener sa famille auprès de lui. Il avait l’espoir de s’installer à Villavicencio ou à Bogota pour fuir définitivement les menaces. Suite à son appel, sa femme et les quatre enfants ont quitté la communauté. Leur périple a commencé par plusieurs jours de navigation, pour rejoindre un petit aéroport en pleine forêt (les habitants de ces régions, non desservies par des routes ou par des fleuves ne peuvent que prendre l’avion).

Un autre élément dont il faut tenir compte est la grande précarité, économique mais aussi institutionnelle, dans laquelle survient l’accident. Le petit avion avait décollé le 1er mai d’Araracuara (ce nom évoque pour les Colombiens l’équivalent du bagne de Cayenne : ce fut une colonie pénitentiaire entre 1937 et 1971). La famille de la mère des enfants pensait que c’était une imprudence de prendre ce vol. Pourquoi ? Il s’agissait d’un avion U206 G Cessna, âgé d’au moins quarante ans. Il était piloté par un homme de 55 ans. Selon certaines versions, cet ancien chauffeur de taxi à Bogota avait effectué son premier vol en 2021 ; selon sa veuve, il avait trente ans d’expérience. On sait que l’avion avait subi un accident en juillet 2021 dans la forêt colombienne (des photos montrent son état après ce premier accident). On sait également que cet avion avait été bricolé en dehors des protocoles officiels. Tout cette configuration rappelle les conditions plus que problématiques du trafic aérien dans les zones éloignées du pays. Les habitants de ces régions de la forêt sont contraints de prendre des vols privés qui échappent à la régulation des autorités, et les accidents aériens ne sont pas rares.

L’avion HK2803 lors de l’accident de juillet 2021
Le 1er mai, l’avion a à nouveau présenté un problème de moteur. Cette fois-ci, le pilote Hernando Murcia n’a pas pu atterrir d’urgence sur un fleuve et s’est écrasé dans la forêt. Il est décédé sur le coup, ainsi que le leader indien Herman Mendoza, dans la cabine avec lui. Il semblerait que la mère, de 33 ans, aurait survécu mais, blessée, elle n’aurait pas réussi à s’extraire de l’avion et serait morte au bout de quatre jours.

La suite des événements est plus connue : la mobilisation de l’armée, de la « guardia indígena », ce corps non armé de défense des communautés indiennes, ainsi que des indiens de la région où l’accident a eu lieu ; la fausse nouvelle du contact avec les enfants, répandue par le président Petro depuis son compte Twitter (le 17 mai) ; l’intervention de chamanes dans la recherche des enfants ; l’aide apportée par un chien berger allemand de l’armée, disparu pendant la recherche. Les Colombiens ont suivi cette recherche avec passion, les média distillaient les nouvelles : on savait que les hélicoptères de l’armée jetaient des rations de nourriture dans le périmètre de l’accident, on savait que les 200 hommes déployés sur place avaient parcouru des centaines de kilomètres. On savait que les enfants avaient été aperçus depuis un hélicoptère, que des indices de leur présence avaient été récupérées occasionnellement (une couche de bébé, un emballage de nourriture, un fruit à moitié mangé). Les enfants laissaient des traces mais étaient introuvables.

L’avion HK2803 lors de l’accident de mai 2023
Enfin, le 9 juin, et alors même que le pays était secoué par un grave scandale politique (une affaire d’écoutes téléphoniques, de révélations de financement illégalpar un homme politique intime du président Petro pendant la campagne, et surtout la mort violente du colonel de la Police en charge de la sécurité de Petro, et la version d’un « suicide » répandue par celui-ci sur Twitter), les enfants sont miraculeusement apparus.

« L’opération miracle » était le nom de code que l’armée colombienne avait donné à la quête des enfants. L’émotion était profonde, les questions nombreuses : comment est-ce possible que ces enfants, âgés de 13 ans à 11 mois, aient pu survivre dans cet environnement difficile ? Certains des guides indiens ont donné la leur, à ce jour la plus acceptée par les Colombiens : des esprits de la forêt ont pris soin des enfants. Il fallait faire un certain nombre de rites (des prières, mais aussi apporter des offrandes aux esprits, par exemple des bouteilles d’alcool, pour que ces esprits rendent les enfants le moment venu). Politiquement, de plus, le pouvoir pouvait montrer comme un triomphe nationall’alliance entre les soldats de l’armée et les indiens de la « guardia indígena », récemment mis en cause par la droite suite à des heurts avec l’armée.

Depuis, d’autres versions sont venues compléter le tableau. Ainsi, on apprend que le père des enfants ne l’est que des deux plus jeunes. On apprend que la famille de la mère avait dénoncé cet homme dans le passé pour violences contre sa femme, contre ses enfants et tentative d’abus sexuel sur sa fille aînée. On apprend que la jeune fille de 13 ans avait pris pour habitude de fuir dans la forêt pendant plusieurs jours pour échapper aux réprimandes et à la violence de ce beau-père. Ses grands-parents, qui ne cessent de réclamer la garde de ses enfants, confient qu’elle y serait restée jusqu’à trois jours, qu’elle savait se fabriquer une hutte avec des feuilles de palmier, savait identifier les bonnes et les mauvaises graines, car sa mère lui avait fait connaître les ressources de la forêt. Le père, lui, accuse sa belle-famille de propager des mensonges sur lui, réitère ses accusations contre les dissidences des Farc et réprimande le président pour montrer des images de ses enfants sans son consentement.

Forêt colombienne

Certaines nouvelles versions suggèrent que c’est cette peur des violences qui expliquent la difficulté à retrouver les enfants : la fille de 13 ans se serait cachée pendant 40 jours pour échapper aux secouristes, craignant probablement son beau-père qui participait aux recherches. Par ailleurs, le manque de nourriture, le jeun forcé ne sont pas quelque chose de complètement étranger à cette communauté. Les données disponibles montrent que, hélas, la faim est très présente au sein des peuples de l’Amazonie colombienne : ainsi, les enfants de moins de quatre ans sont plus petits et plus légers que les enfants de toutes les autres régions colombiennes.

Les media français et étrangers se sont contentés de reprendre le récit du « miracle » livré par la presse colombienne. Mais derrière la liesse et l’émotion, il y a aussi des histoires de violences historiques, de violences politiques, de violences sexuelles, d’abandon de l’État, de rixes familiales et d’instrumentalisation de cette histoire.


Voir en ligne : https://blogs.mediapart.fr/olga-l-g...


[1Le rapport du consul britannique Roger Casement rend compte des exactions de la tristement célèbre Casa Arana, la compagnie péruvienne qui exploitait ce caoutchouc pour le marché européen. Le roman « La Voragine » de l’écrivain colombien José Eustasio Rivera se situe également dans ce décor brutal.

[2Hélas, le Caqueta n’est pas le seul fleuve où a cours l’exploitation illégale et extrêmement polluante d’or. De nombreux fleuves subissent le même sort, la santé des communautés en est profondément affectée. Voir par exemple ce documentaire sur la contamination du fleuve Atrato, à l’ouest de la Colombie.

   

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