Accueil > International > Recruter un jeune dans un groupe djihadiste, ça coûte 100 euros » : Mali, (…)
Recruter un jeune dans un groupe djihadiste, ça coûte 100 euros » : Mali, Burkina Faso, Niger… au Sahel, le djihadisme prospère sur la misère et la division
lundi 8 décembre 2025 par Benjamin König
Après le Mali, le Burkina Faso et le Niger, les pays du golfe de Guinée sont désormais dans le viseur du principal groupe djihadiste de la région, le Jnim, qui prospère sur la misère. Face à cette menace aux conséquences mortifères, les pays concernés sont divisés et la communauté internationale indifférente.
Loin des regards, loin des intérêts des grandes puissances, loin des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, il est une région entière marquée au fer rouge par le djihadisme : le Sahel.
En 2024, 19 % des attaques et plus de la moitié des morts liées au terrorisme dans le monde se sont produites dans cette zone, principalement au Mali, ainsi qu’au Burkina Faso et au Niger.
L’année dernière, plus de 3 000 attaques ont été recensées par l’ONG Acled (Armed Conflict Location & Event Data), spécialisée dans la collecte de données sur les conflits armés. En 2025, au moins 2 100 personnes ont été tuées. Depuis juillet dernier sous la bannière du Jnim (GSIM en français, pour Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans), créé en 2017, affilié à al-Qaida et dirigé par Iyad Ag Ghali, ces groupes étendent leur influence vers les pays côtiers du golfe de Guinée, Bénin et Côte d’Ivoire en tête.
Crise sécuritaire et déstabilisation régionale au Sahel
Avec des conséquences en cascade sur l’ensemble de la sous-région : sécuritaires, bien entendu, mais aussi politiques et économiques, avec « la crainte légitime d’une déstabilisation de toute la sous-région et même du continent entier », pointe Seidik Abba, président du Centre international d’études et de réflexions sur le Sahel (Cires) et auteur de l’ouvrage Mali-Sahel, notre Afghanistan à nous (Impact Éditions, 2022).
L’annonce, début novembre, du blocus du carburant orchestré par le Jnim sur Bamako, la capitale malienne, a eu un retentissement mondial. La France, les États-Unis, l’Allemagne ou l’Italie ont rapidement exhorté leurs ressortissants à quitter le pays. Pour Seidik Abba, « la communauté internationale a pris une posture alarmiste qui n’était pas justifiée ».
Le blocus a été annoncé par le porte-parole du Jnim pour le sud du Mali, Abou Hamza Al Bambari, appelé Bina Diarra par les Maliens, et qui, comme son nom l’indique, est bambara, l’ethnie majoritaire. Un symbole de « l’endogénéisation du Jnim, décrit Seidik Abba : aujourd’hui, les cadres sont maliens, burkinabés, nigériens ».
Car le groupe djihadiste, sorte de fédération de plusieurs mouvements préexistants et qui a pris l’ascendant sur ses rivaux, notamment « l’État islamique » au Grand Sahara (EIGS), est d’abord « une émanation du djihadisme algérien des années 1990, qui n’a jamais été éradiquée par la présence militaire française ; il est issu d’al-Qaida au Maghreb islamique, et avant du Groupe salafiste pour la prédication et le combat », analyse André Bourgeot, anthropologue au CNRS et spécialiste de la zone saharo-sahélienne.
Le chômage et l’exclusion alimentent le djihadisme
Pour Seidik Abba, le Sahel est simplement « victime de sa proximité avec l’Algérie, mais rencontre un terreau favorable : pauvreté, absence de l’État ». Le tout aggravé par la destruction du régime libyen de Kadhafi, qui a entraîné une dispersion des hommes et surtout des armes.
© MaxPPP
Cela fait de longues années que le Jnim étend son emprise, mais il est entré depuis quelques mois dans une nouvelle phase. Son recrutement s’appuie sur trois arguments :
« Le chômage des jeunes, l’exclusion, notamment des Peuls, et les rivalités entre communautés, indique Seidik Abba. Recruter un jeune exclu et désœuvré coûte entre 80 et 120 euros. Et, bien sûr, la force : des villages entiers sont forcés de signer des « accords », sous peine de ne plus pouvoir circuler et travailler ».
C’est le cas à Farabougou, au centre du Mali, ou à Léré, un peu plus au nord, où 14 civils soupçonnés de collaborer avec l’armée malienne ont été massacrés début novembre.
Le financement de l’organisation provient de trois sources principales : les rançons d’otages, le vol de bétail, la zakat – l’aumône islamique dévoyée en extorsion – et divers trafics, notamment de l’or des mines de Tessalit ou de Kayes, région stratégique non loin de la frontière sénégalaise.
« Par exemple, pour la rançon de la libération de Sophie Pétronin (ex-otage française libérée en octobre 2020 – NDLR), on parle de 15 à 18 millions d’euros », détaille Seidik Abba. Quant au vol de bétail, revendu dans les pays voisins, le butin est estimé à près de 21 millions d’euros annuels. Le Burkina Faso, pays d’élevage, est particulièrement touché. Fin octobre, trois otages, deux Émiratis et un Iranien, ont été libérés par le Jnim en échange d’une rançon colossale de 70 millions de dollars, dont 20 sous forme de matériel militaire.
Le pillage d’armes alimente la puissance du Jnim
Le reste de l’armement provient surtout « des attaques contre les forces de défense des pays concernés : le Mali ou le Niger y consacrent plus de 25 % de leur budget, et une partie se retrouve aux mains des djihadistes », décrypte le président du Cires. En 2024, le Jnim a mené une attaque contre l’école de gendarmerie, en banlieue de Bamako, ainsi qu’à l’aéroport, point stratégique s’il en est.
En juillet, c’est une colonne des forces armées maliennes et du groupe russe Wagner qui a été visée à Tinzawatène. Ce jour-là, près de 60 soldats maliens et russes ont été massacrés, avec un butin en armement considérable. De quoi permettre au groupe djihadiste de poursuivre sa stratégie d’extension. Elle consiste à « remettre de l’ordre, s’adapter au contexte local, au contraire de l’EIGS qui a des pratiques brutales, pointe André Bourgeot, qui cite aussi une justice locale, avec des résultats immédiats. Le Jnim est organisé en katibas, sorte de franchises ».
La principale conséquence politique s’est produite avec la série de coups d’État militaires survenus au Mali, en 2021, avec Assimi Goïta ; au Burkina Faso, en 2022, avec Ibrahim Traoré ; puis au Niger, en 2023, avec Abdourahamane Tiani. Tous sont arrivés au pouvoir avec la promesse de rétablir la sécurité, en évinçant au passage une présence militaire française néocoloniale et en échec sur le plan stratégique, après presque dix ans d’opération « Barkhane ».
Mais « la stratégie des pouvoirs militaires est aussi un échec, détaille André Bourgeot. Ils ont commis trois erreurs : se mettre à dos l’Algérie, pousser les rebelles touareg dans les bras du Jnim, et réprimer physiquement les populations peules », allusion aux massacres réguliers commis par les Fama (armée malienne) et leurs alliés de Wagner, remplacés depuis par un autre groupe paramilitaire russe, Africa Corps.
Les pays du Sahel divisés, un avantage pour les djihadistes
« Les militaires n’ont pas fait mieux en raison de leur approche uniquement sécuritaire, ajoute Seidik Abba, et du rétrécissement de l’espace civique. »
Pour André Bourgeot,
- « ils n’ont pas eu l’intelligence de s’appuyer sur le mouvement populaire qui les soutenait, c’est aussi le cas au Burkina Faso. C’est incompréhensible, sauf à penser qu’ils sont assoiffés d’autoritarisme, ce qui n’est pas exclu… Leur troisième erreur est la suppression des partis politiques. Ils se sont mis à dos les sociétés civiles et les personnalités politiques ».
Alors que le Jnim poursuit son extension avec des moyens désormais énormes à l’échelle de la région, les pays touchés demeurent très divisés. Sur le plan interne donc, mais aussi entre ceux de l’Alliance des États du Sahel (AES), créée en 2023 par les trois régimes militaires, Mali, Burkina, Niger, et ceux qui restent fidèles à la Cédéao (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest).
« Les djihadistes profitent de ces divisions, ils jouent sur du velours, souffle André Bourgeot. L’AES a été précisément fondée sur la solidarité contre les djihadistes, mais les pays sont confrontés aux mêmes problèmes, et la coopération ne fonctionne pas sur le plan sécuritaire ».
Aujourd’hui, la crainte est réelle de voir toute la région déstabilisée. Le Jnim, dont les effectifs sont estimés à environ 9 000 hommes – « mais le chiffre est peu fiable », pointe Seidik Abba – n’a ni la capacité ni la volonté de contrôler des régions entières. « Ils ne contrôlent pas de territoires de façon permanente », poursuit le président du Cires. Les attaques au Bénin, en Côte d’Ivoire et au Togo ont triplé en une seule année : 93 en 2025 contre 33 en 2024.
Le rôle clé du Sénégal dans la région
« Les ressources sont au sud, dans ces régions riches, et l’accès à la mer ouvrirait des débouchés immenses », détaille Seidik Abba. Surtout pour des pays enclavés, très dépendants des routes commerciales venues des ports du golfe de Guinée ou de Dakar.
Pour faire face à cette hydre djihadiste, il faudrait « construire une réponse au niveau de tous les États concernés, qui ne soit pas que militaire. Une réponse intégrée », poursuit-il. Notamment en considérant l’exclusion, la pauvreté, les conséquences dramatiques du changement climatique dans la région, et en prenant « la population comme faisant partie de la solution et non pas du problème ».
Sur le plan diplomatique, tous les pays, AES ou Cédéao, n’ont pas d’autre choix que de travailler ensemble. Or, les tensions sont fortes et « il n’y a pas d’indices en ce sens », estime André Bourgeot. Le Sénégal, État fort, sensibilisé à la question islamiste et qui parle avec tout le monde, a un rôle majeur à jouer.
Quant à la « communauté internationale, elle fait preuve d’indifférence face à la gravité de la crise. Il n’y a aucun intérêt au Sahel. Les États-Unis, l’Europe ou l’ONU ont d’autres priorités », déplore Seidik Abba.
Difficile d’envisager ce que peut être l’avenir de la région. « Pour éviter un chaos meurtrier, faut-il des négociations avec tout le monde, l’Algérie, et même la Russie ? » s’interroge André Bourgeot. « En tout cas, Iyad Ag Ghali est disposé à négocier – c’est un ancien diplomate. Une hypothèse est la création d’émirats à partir des katibas, sur le modèle des Émirats arabes unis. »
Quant à un califat, il semble exclu de par la résilience des sociétés des pays concernés, réticentes à un islamisme salafiste, et ne semble pas être l’objectif du Jnim.
Pour l’instant.
Source journal l’Humanité.

