Le Manifeste

Un point de vue communiste sur l’actualité nationale et internationale

À l’exception de ceux signés « URC », tous les articles proposés sur ce site sont destinés à élargir notre champ de réflexion. Cela ne signifie donc pas forcément que nous approuvions la vision développée par les auteurs. L’utilisation des commentaires en fin d’article, permet à chacune et chacun de s’exprimer et de nourrir le débat démocratique.

Accueil |  Qui sommes-nous ? |  Rubriques |  Thèmes |  Cercle Manouchian : Université populaire |  Films |  Adhésion

Accueil > Société, Culture, Environnement > Médiapart : La faillite d’une croisade ?

Médiapart : La faillite d’une croisade ?

lundi 8 décembre 2025 par Capucine sauvage

Théâtre du Soleil : la faillite d’une utopie, c’est le titre d’un article de Mediapart du 30 novembre 2025 (premier épisode d’un nouveau feuilleton semble-t-il ) qui révèle des violences sexuelles qui auraient eu lieu ces quinze dernières années au sein de la troupe dirigée par Ariane Mnouchkine.
Ne nous laissons pas abasourdir par ces révélations, prenons de la hauteur.Autant le dire tout de suite, politiquement Ariane Mnouchkine est plutôt une adversaire. Son anti-communisme est d’ailleurs complètement assumé dans son dernier spectacle Ici sont les dragons pour lequel elle s’est notamment inspiré du Livre noir du communisme de Stéphane Courtois.

Cela étant dit et posé, rien n’empêche d’avoir un profond respect pour son génie, sa troupe et les spectacles extraordinaires qu’elles ont créés, bousculant le théâtre bourgeois à la recherche d’un théâtre populaire. Après soixante ans d’existence, et même avec deux millions d’euros de subvention par an, le Théâtre du Soleil reste une expérience à part.

Une " utopie " ?

Pour avoir la prétention de titrer Théâtre du Soleil : la faillite d’une utopie, encore eut-il fallut que Mediapart s’intéresse à " l’utopie "…

Vous en connaissez beaucoup des groupes humains, des associations, même des SCOP qui fonctionnent à salaire égal ? Du cuisinier à la comédienne, du comédien débutant, embauché à la sortie d’un stage de 6 ou 7 semaines, à la metteur-en-scène qui a plus de 60 ans de métier ? Des théâtres où les comédiens, les techniciens, la metteur-en-scène, tout le monde participe à l’accueil du public, depuis la distribution des programmes à la porte d’entrée au nettoyage des toilettes en passant par le service au bar ? Des compagnies à parité, " non par militance mais par amitié, par amour " ?

" chez nous ce n’était pas idéologique, je n’ai pas de mérite à cette parité. Faire du théâtre en grand, pour de vrai, était un rêve d’une petite fille, je n’ai pas pensé que ce serait bon pour les femmes ou pour les hommes. Je me suis dit que ce serait bon pour nous : nous allions être heureux, nous tous, nous toutes. «  [1]

Le salaire égal et le partage intégral des tâches, c’est facile à décréter quand on n’est personne et qu’on n’a pas grand-chose. Mais les conserver quand on commence à recevoir des subventions, que le groupe se régénère, devient intergénérationnel, ça démontre un engagement sincère pour une certaine idée : celle de la troupe.

Cette idée à rebours complet de notre société de l’individualisme, de la compétition, de la nouveauté, du jetable et de l’immédiateté. Cette idée d’amitié, de fraternité, de fidélité, de partage. Cette idée qu’on avance mieux en groupe que seul face à l’adversité.
La troupe c’est la communauté de travail plutôt que le collectif d’individus.

C’est l’exact opposé du " projet ", de la compagnie qui engage tel ou tel comédien ou comédienne parce que le metteur-en-scène en a besoin pour un spectacle et qui les jette après. C’est l’inverse des compagnies qui ne sont " émergentes " que le temps de leur obsolescence programmée.
Ça paraît fou mais la troupe, c’est du long terme.

" Je dois aimer ceux que le Soleil engage. Plus encore, je dois me sentir capable de les aimer longtemps. «  [2]

Être membre d’une troupe ce n’est pas juste un boulot, ce n’est pas un boulot comme un autre. On n’est pas exploités pour le profit d’un patron. On travaille pour nous, pour faire avancer le groupe. On s’auto-exploite peut-être. Parce qu’on est un peu fous. " Fous de théâtre ".
Passionnés par cette aventure humaine qu’on a encore la chance de pouvoir vivre et partager avec les autres membres, avec le public. La chance incroyable de faire un métier qu’on aime. Pas complètement en-dehors mais un peu à l’abri.

Bien sûr, la troupe, c’est comme le théâtre : de la chaire, de l’humain, ce n’est pas un milieu aseptisé. Il y a des moments merveilleux et des moments difficiles. Il y a de l’amour et des engueulades. Les succès comme les crises, s’ils ne sont pas destructeurs cimentent le groupe.

Ce modèle de fonctionnement, hérité de Molière et actualisé par le Théâtre du Soleil dans les années 60 avec le salaire égal et le partage intégral des tâches, a été adopté par d’autres compagnies. Et contrairement à ce que pense Mediapart, qu’elles aient 10, 40 ou 60 ans, ce ne sont pas des " utopies " mais des expériences très concrètes que nous nous devons d’analyser comme telles avec leurs réussites, leurs échecs, leurs contradictions.
Il faut se dépêcher, il n’y en a plus beaucoup… C’est un modèle beaucoup trop à contre-courant.

Des contradictions ?

À l’abri mais pas complètement en-dehors, effectivement, de la société capitaliste patriarcale : les femmes et les hommes qui la composent y ont été façonnés. Il est normal que la troupe soit traversée par des contradictions (comme le racisme, l’homophobie et les violences sexistes et sexuelles malheureusement) et que ce soit un combat de tous les jours de les résoudre.

Ariane Mnouchkine ne s’en cache pas et en a d’ailleurs été elle aussi victime :

  • " Quand j’ai compris mon homosexualité, juste après 1968 (…) ce moment a été très violent y compris même dans la troupe du Théâtre du Soleil qui n’était pas prête à une telle révélation. Dans ce cas, oui, j’ai ressenti le racisme et l’homophobie. Et ce moment-là, oui, a été un traumatisme. Alors que, pour moi, l’homosexualité n’était pas un problème, alors que pour mes parents, elle ne l’était non plus, je découvrais avec stupeur que pour certains de mes amis les plus chers, cela n’allait pas de soi. Il y avait encore une part de bigoterie obscurantiste au sein même du Soleil ! Cela a pris du temps… plus qu’on ne l’imagine. "
  • " Quand des femmes sont venues me demander de signer le Manifeste des 343 salopes, j’ai hésité, non par manque de conviction mais parce je ne m’étais pas fait avorter, donc signer signifiait mentir. Or, lors de cette visite, il y a eu de la part du plus insoupçonnable d’entre nous, une réaction vulgairement machiste. Et c’est ça qui m’a décidé à signer tout de suite. Même au sein du Soleil, ce type de mouvements militants faisait resurgir de vieux restes patriarcaux qui d’habitude étaient jugulés. Aujourd’hui encore, il peut y avoir un geste tout à fait déplacé vis-à-vis d’une femme et dans ce cas il est traité immédiatement. Nous sommes 75 ou 80, nous sommes une petite société et même s’il y a l’amour fou du théâtre et beaucoup de tendresse, il reste toujours des scories de cette nature. «  [3]

Pourquoi une telle virulence ?

Les révélations de Mediapart sur des agressions sexuelles et des viols sur mineur au sein du Théâtre du Soleil sont évidemment terribles. Mais cela n’explique pas la virulence de l’article à l’encontre d’Ariane Mnouchkine qui n’est d’ailleurs pas reprise par les autres journaux dont les articles sont plus équilibrés : Télérama, l’Humanité, Libération…

Que faut-il voir dans cet acharnement ?

• De la déception ? La journaliste est-elle une fan déçue, une idéaliste qui pense qu’il y a des milieux à l’abri des violences de notre société ? Alors qu’avec #MeToo la parole des femmes se libère, on voit bien que les plaintes pour violences sexistes et sexuelles apparaissent partout, dans tous les milieux, y compris les plus progressistes, parfois même parmi ceux qui luttent pour une société meilleure, voire pour la révolution. Alors pourquoi pas au Théâtre du Soleil ?

• Du sensationnel ? Mediapart est un media indépendant qui vit de ses abonnements. C’est un journal d’enquêtes. Le sexe, se vendrait-il mieux que la politique, surtout quand Personne n’y comprend rien .. ? Le théâtre ce n’est pas le cinéma et, malgré la reconnaissance internationale dont elle bénéficie, Ariane n’est pas Gérard. Le sensationnel a du mal à prendre cette fois-ci.

• Une croisade ? Incapable de remettre en question le capitalisme et l’État patriarcal, Mediapart s’attache à débusquer un à un les monstres qu’ils engendrent. Malgré les efforts fournis pour la salir, le journal peine à nous faire avaler qu’Ariane Mnouchkine fait partie de ces monstres.

• Le plaisir de détruire ? Comme sur la plage un sale gosse shoote dans un château de sable que d’autres ont mis des heures à construire ? Le plaisir de détruire le travail exceptionnel de toute une vie ?

Il semblerait que Mediapart cherche à prouver l’existence d’un système au Théâtre du Soleil. Un système patriarcal, une secte lubrique, qui encouragerait les violences sexistes et sexuelles.
Mais le système est ailleurs et ça Mediapart ne l’a toujours pas compris…

Comment ces violences terribles ont pu avoir lieu au sein même du Théâtre du Soleil ? C’est évidemment à la troupe de se questionner. Comme nombre d’associations, de syndicats, etc qui font face aux même problématiques : comment accueillir et encadrer au sein d’un même groupe tant des personnes en difficulté sociale ou psychologique que des mineures ?
Comment gérer une personne qui devient problématique quand on n’est pas dans une démarche répressive ?
Comment protéger les mineures ?
Faut-il arrêter de les accueillir ?

Autant de questions que la journaliste de Mediapart aurait pu creuser. Au lieu de cela, elle attaque la troupe sur ses manquements en balayant ce qui a été fait. C’est une enquête à charge et c’est tout simplement malhonnête. Ce qui ressort, en tout cas, c’est que dès le lendemain du témoignage d’Agathe Pujol à l’Assemblée Nationale, il y a eu réunion d’urgence, formation de 10 référents (sur 80 membres, 1 sur 8 donc !), exclusion des hommes mis en cause et enquête interne.
Oui, la troupe a réagi et a pris des mesures pour que ça ne se reproduise plus. Qui en a fait ou en ferait autant ?

On peut critiquer la manière, les maladresses, le temps que ça a mis mais n’oublions pas que chaque groupe humain confronté à cette situation est désemparé, surtout quand l’injonction à faire justice arrive par un tsunami médiatique. Difficile de demander à quelqu’un de réfléchir, de prendre les bonnes décisions, en lui donnant des claques…

Faire justice ?

Faire justice c’est probablement ce que croit accomplir Mediapart en livrant à la vindicte populaire les noms des deux hommes mis en cause en précisant que : " Pour l’heure, selon nos informations, les deux comédiens ne sont pas visés nominativement par l’enquête judiciaire ouverte par la brigade des mineurs. Si cela venait à être le cas, ils bénéficieraient dans ce cadre de la présomption d’innocence. "
En attendant… Mediapart utilise le ressort de l’émotion.
Or émotion et justice ne font pas bon ménage.
Faire justice, c’est aussi le titre du livre d’Elsa Deck Marsault avec pour sous-titre : Moralisme progressiste et pratiques punitives dans la lutte contre les violences sexistes. L’autrice décrit la démarche et le travail du Collectif Fracas, " un collectif queer et féministe qui propose différents méthodes et outils d’intervention et de formation pour accompagner les personnes ou les collectifs autour des questions de conflits et/ou violences interpersonnelles, intracommunautaires ou au sein de collectifs. "

" Ce livre propose une critique fine du moralisme progressiste et des pratiques punitives dans les luttes sociales " et " pose les jalons d’une justice transformatrice inventive, capable de prendre soin des victimes et de transformer les individu.es comme les groupes ".

Au-delà de tous les ouvrages et articles qui expliquent le lien entre impérialisme et patriarcat (comprendre " impérialisme " au sens de Lénine : " stade suprême du capitalisme "), ceux du QG Décolonial par exemple, et ceux qui critiquent le féminisme carcérale (voir notamment Françoise Vergès ) nous ne pouvons trop conseiller la lecture de ce livre Faire justice.

D’abord à Ariane Mnouchkine, d’une part parce qu’elle y trouvera la reconnaissance de la violence qu’elle subit elle-même en ce moment, d’autre part parce que le Collectif Fracas aurait pu être un bon allié de la troupe pour faire face à ce cataclysme. Mais aussi à la journaliste de Mediapart et à toutes les personnes qui s’intéressent de près ou de loin aux questions de violences sexistes et sexuelles.

Capucine sauvage
Source https://www.capucinesauvage.info/mediapart-la-faillite-dune-croisade/
Lire aussi le communiqué du Théâtre du Soleil https://www.theatre-du-soleil.fr/fr/les-editos/communique-du-3-decembre-2025-81 en réponse à l’article de Mediapart.


[1Dossier de presse du spectacle Ici sont les dragons, Entretien du 1er mai 2024 pour la Revue d’Histoire du théâtre, novembre 2024.

[2Dossier de presse du spectacle Ici sont les dragons, Article de Télérama du 05 juin 2024.

[3Dossier de presse du spectacle Ici sont les dragons, Entretien du 1er mai 2024 pour la Revue d’Histoire du théâtre, novembre 2024.

   

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.