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L’Irak après le vote : Un pays suspendu entre histoire, fragilité et nouvelles incertitudes
jeudi 27 novembre 2025 par Giuseppe Gagliano,
Le septième scrutin législatif irakien s’est tenu vingt-deux ans après la chute de Saddam Hussein, dans un pays qui continue de chercher une souveraineté pleine et vit l’élection davantage comme une obligation institutionnelle que comme un instrument capable d’infléchir son destin…
La réalité qui se dégage des urnes ne contredit pas le diagnostic des dernières années : l’Irak demeure un État vulnérable, marqué par une corruption systémique, une architecture institutionnelle fragile et une dépendance presque structurelle à l’égard de puissances extérieures. La participation, annoncée à environ cinquante-six pour cent des inscrits, ne suffit pas à occulter la lassitude politique et la méfiance d’une population qui ne croit plus, depuis longtemps, que son vote puisse modifier la trajectoire nationale.
Le résultat du scrutin a attribué quarante-six sièges au bloc du Premier ministre sortant, Mohammed Shia al-Sudani : un succès qui confirme son rôle central mais qui ne lui offre pas la majorité capable de gouverner sans compromis. C’est une victoire relative, presque symbolique : assez solide pour revendiquer la direction du processus politique, trop faible pour imposer une ligne cohérente.
S’ouvrent alors les négociations habituelles, la construction d’alliances hétérogènes, le marchandage permanent qui paralyse depuis des années le fonctionnement de l’État. Les milices chiites intégrées aux Forces de Mobilisation Populaire demeurent l’élément le plus problématique. Officiellement rattachées aux institutions, elles continuent à agir comme des pouvoirs parallèles, avec des chaînes de commandement qui regardent plus vers Téhéran que vers Bagdad.
L’Irak, même après ce scrutin, reste pris dans l’ambiguïté : une armée officielle qui coexiste avec des forces armées autonomes, un pouvoir politique qui cohabite avec des pouvoirs informels, un gouvernement qui tente de gouverner mais qui ne peut pas gouverner pleinement.
Dans ce paysage s’inscrit la géographie particulière des influences régionales. L’Iran continue de considérer l’Irak comme une zone tampon indispensable à sa sécurité et agit à travers partis, milices et réseaux économiques. Les États-Unis, malgré la réduction de leur présence militaire, conservent un poids décisif par la pression diplomatique, les programmes de sécurité, les instruments financiers et les leviers de sanctions.
La Turquie, profitant de la faiblesse politique de Bagdad, renforce son influence dans les zones kurdes, où oléoducs, chantiers d’infrastructures et bases militaires deviennent autant d’outils pour étendre son action. Même après ces élections, l’Irak n’apparaît pas comme un acteur indépendant mais comme un terrain de compétition, un espace où se croisent des intérêts plus puissants que lui.
Sur le plan intérieur, le vote ne modifie pas le profil d’une économie qui survit grâce à la rente pétrolière et qui peine à gérer efficacement les ressources publiques. Coupures d’électricité, infrastructures obsolètes, chômage massif des jeunes et clientélisme restent le quotidien.
Chaque gouvernement promet des réformes, aucun ne parvient réellement à les mettre en œuvre.
Al-Sudani avait tenté de lancer un programme centré sur l’idée d’un « Irak d’abord », cherchant à projeter une image plus nationale et moins dépendante des influences étrangères. Mais le résultat électoral, tout en le confirmant, lui remet en main des instruments trop limités. Pour transformer l’appareil d’État, il faudrait un pouvoir politique que personne ne possède véritablement aujourd’hui.
Revient également le poids du mouvement de Moqtada al-Sadr. Bien qu’il ait appelé au boycott, le sadrisme demeure d’abord un phénomène social. Dans les régions chiites, la faible mobilisation électorale peut être lue comme un message indirect : une protestation silencieuse contre les élites en place.
Le souvenir de la crise de 2021, lorsque le mouvement sadrist avait remporté le plus grand nombre de sièges avant d’être écarté par des manœuvres internes, reste vif. Le scrutin de 2025 confirme, sans le dire ouvertement, qu’une partie significative de la société chiite continue de contester la légitimité du système politique.
En arrière-plan, la question sécuritaire demeure sans réponse.
Les milices, jadis considérées comme un outil provisoire pour stopper l’avancée de l’État islamique, représentent aujourd’hui le principal frein à la souveraineté étatique. Toute tentative d’affirmer une politique étrangère autonome, de contrôler les frontières, de réformer l’appareil militaire ou de gérer les ressources stratégiques se heurte à l’existence d’acteurs armés obéissant à leurs propres logiques.
C’est là le véritable nœud stratégique du pays : sans commandement unifié, sans monopole de la force, sans vision commune, l’Irak reste exposé aux pressions extérieures et aux tensions internes.
Les élections de 2025 ne marquent donc pas une rupture, mais mettent en lumière avec une intensité nouvelle la condition du pays. L’Irak demeure un État formellement constitué, mais sa souveraineté réelle est partielle, négociée, souvent déléguée ou confisquée. Les élections deviennent un rituel nécessaire mais insuffisant.
Les ressources naturelles restent immenses, mais ne produisent pas un modèle de développement durable. La volonté de stabilité existe, mais elle est constamment fragilisée par les rivalités internes et les ingérences étrangères.
La question centrale n’est pas tant de savoir qui a gagné que de savoir si quelqu’un peut véritablement gouverner.
Pour al-Sudani, l’enjeu n’est pas seulement de former un gouvernement, mais de prouver que ce gouvernement peut agir, décider, produire des effets réels. Pour le pays, le défi n’est pas seulement de sortir de l’après-invasion : c’est de s’arracher à l’idée d’être perpétuellement un terrain d’affrontement pour d’autres.
Et pour le peuple irakien, l’espérance ne réside pas uniquement dans l’élection d’un parlement, mais dans la possibilité de croire, au moins une fois, que son vote peut changer quelque chose à sa vie quotidienne.
Voir en ligne : https://lediplomate.media/decryptag...
Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

