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Quand l’Empire s’étouffe, le Sud respire
samedi 23 août 2025 par Prince Kapone
Le BRICS+ est contradictoire, inégal et fragile, mais dans ses ouvertures, le Sud global se taille un espace pour la souveraineté et la lutte.
La multipolarité émerge de la crise, pas du consensus
On nous raconte que « l’ordre » a été construit par des hommes raisonnables en costumes élégants. La réalité que nous vivons est tout autre. La multipolarité n’est pas le fruit de séminaires ou de sommets ; elle est le résultat de cinq siècles de pillage, le contrecoup des guerres et des sanctions, et le refus des colonisés de continuer à payer pour la civilisation d’autrui.
Sa généalogie remonte au Communiqué de Bandung (1955), le premier grand rassemblement où la majorité de l’humanité s’est exprimée en son nom propre, en passant par le long détour de la dette, de l’ajustement structurel et de la contre-insurrection déguisée en « développement ».
La promesse de Bandung était simple et subversive : souveraineté, coexistence pacifique, coopération et droit de regard sur l’économie mondiale pour ceux qui la font réellement fonctionner. Vous pouvez lire cette promesse noir sur blanc dans le texte du communiqué, un document qui semble encore radical aujourd’hui, car les mêmes empires sont toujours offensés par les mêmes mots. Le récent dossier de Tricontinental, The Bandung Spirit (2025), montre qu’il ne s’agissait pas d’une simple question d’étiquette, mais d’un programme concret de décolonisation par le bas.
La réponse du noyau impérial a été de serrer la vis. En 1975, la Commission trilatérale diagnostiquait le véritable problème comme étant « trop de démocratie », admettant franchement dans The Crisis of Democracy que la participation populaire devait être disciplinée pour rétablir le contrôle de l’élite. Peu après sont venus le fouet de la dette et l’ajustement structurel : privatiser les biens communs, réduire les biens publics, ouvrir les veines au capital, appeler cela la modernisation.
Même les propres archives de la famille des Nations unies décrivent comment ces programmes d’ajustement ont été liés aux prêts, comment ils exigeaient l’austérité comme condition d’octroi du crédit, et comment les organismes de défense des droits humains ont mis en garde pendant des années contre le fait que ces « réformes » portaient atteinte aux droits et à la protection sociale. La littérature universitaire a quant à elle mis en évidence le coût humain : l’ajustement structurel est corrélé à l’affaiblissement des systèmes de santé et à l’augmentation de la mortalité infantile.
En d’autres termes, la recolonisation par le biais de tableurs.
Puis le masque est tombé.
La crise de 2008 – fabriquée dans les métropoles et exportée à tout le monde – a tourné en dérision les sermons sur la « bonne gestion financière ». Le Rapport sur le commerce et le développement (2009) de la CNUCED et son chapitre sur les pays en développement ont montré comment le Sud a payé un « lourd tribut » pour une crise née au centre. La leçon a été retenue : si les règles sont truquées pour socialiser les pertes de Wall Street et privatiser l’avenir du Sud, le Sud doit changer les règles – ou quitter le jeu.
C’est le terreau sur lequel les BRICS ont germé – non pas comme une utopie, mais comme un refus. Au fil du temps, le bloc s’est élargi pour devenir les BRICS+, accueillant de nouveaux membres et partenaires à mesure que les États cherchaient à respirer en dehors du carcan du dollar. La vague la plus récente n’est pas une rumeur, mais un fait avéré : le 1er janvier 2024, l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran et les Émirats arabes unis sont devenus membres à part entière, et en janvier 2025, le Brésil a annoncé l’adhésion de l’Indonésie, confirmée par le ministère chinois des Affaires étrangères et corroborée par des reportages indépendants.
Rien de tout cela ne rend le BRICS+ socialiste ; cela le rend utile, un espace contesté où le monopole de la gestion impériale est en train de se briser. Pour une vision lucide du Sud global sur ce qui bouge réellement (et ce qui ne bouge pas), voir l’analyse du South Centre sur les débats autour de la dédollarisation au sein des BRICS.
La multipolarité n’est pas un slogan, c’est une contre-tendance matérielle. Elle est visible dans les infrastructures et les circuits de paiement mondiaux. La ligne de vie maritime de l’Éthiopie passe désormais par la ligne ferroviaire électrifiée Addis-Djibouti, un élément concret de l’artère Sud-Sud que les planificateurs de Washington n’avaient jamais prévu.
À travers le continent, la plateforme de paiements transfrontaliers de l’Afrique réduit les coûts en devises fortes et érode l’habitude du dollar – précisément le type de changement techniquement « ennuyeux » qui modifie le climat politique.
La multipolarité garantit-elle l’émancipation ?
Bien sûr que non. Comme le dit clairement Tricontinental, la tâche consiste à passer de la réduction des risques à une véritable souveraineté, et non à remplacer un maître par plusieurs gestionnaires. Mais le tournant historique est perceptible. Bandung a énoncé les principes ; le néolibéralisme a puni ceux qui ont tenté de les appliquer ; la crise a révélé l’hypocrisie ; le BRICS+ est la fissure par laquelle l’histoire respire. Notre pari, fondé sur les archives, les données et la mémoire de la lutte, est que cette fissure peut être élargie par des populations organisées, et non simplement négociée par des États.
Lignes de fracture et frontières au sein du BRICS+
Les experts de New York et de Londres continuent de décrire le BRICS+ comme s’il s’agissait d’une seule et même bête, une sorte d’hydre à dix têtes représentant les « marchés émergents ». C’est une fiction commode. La réalité est bien plus fracturée : une coalition cousue de fil blanc par un antagonisme commun envers le pouvoir unipolaire, mais criblée de motivations et de trajectoires distinctes. Pour voir clairement ce bloc, nous avons besoin d’une cartographie de ses types, non pas comme un exercice académique, mais comme un guide pour localiser les contradictions.
Commençons par les résistants sanctionnés.
L’Iran a enduré quatre décennies de siège économique, mettant en place des systèmes commerciaux parallèles et des routes d’exportation du pétrole malgré les tentatives de Washington de l’étouffer. Les experts des droits de l’homme de l’ONU qualifient ces sanctions de ce qu’elles sont : une punition collective, une arme de famine.
La Biélorussie, soumise à un embargo européen, a réagi en rejoignant l’Organisation de coopération de Shanghai en 2024, renforçant ainsi son orientation eurasienne.
Ces États apportent au BRICS+ une connaissance intime de la survie sous un blocus impérial.
Viennent ensuite les États chokepoint, perchés sur les artères du commerce mondial. Le canal de Suez en Égypte achemine environ 12 % du commerce mondial. L’Éthiopie, bien que sans accès à la mer, est reliée à l’océan par la ligne ferroviaire Addis-Djibouti construite par la Chine, une artère de la Belt and Road Initiative.
L’Indonésie a officiellement rejoint le BRICS en janvier 2025, le ministère chinois des Affaires étrangères ayant confirmé son adhésion et des rapports indépendants corroborant cette accession. Elle contrôle le détroit de Malacca et le flux mondial de nickel, le minerai de la transition énergétique.
Le Nigeria, toujours classé parmi les poids lourds de l’OPEP, est pris dans le paradoxe de la richesse pétrolière et de l’austérité imposée par le FMI.
Les Émirats arabes unis, autre nouveau venu, sont à cheval sur les voies maritimes et financières du Golfe.
Aucun de ces États n’est idéologiquement anti-impérialiste, mais chacun introduit des leviers qui érodent le monopole des États-Unis et de l’OTAN sur la circulation.
Viennent ensuite les États pivots du sous-impérialisme : le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud. Leurs classes dirigeantes veulent s’affranchir de Washington, mais elles gardent jalousement leurs sphères d’influence régionales, reproduisant souvent la logique impériale qu’elles prétendent combattre.
Le Brazil’s BRICS Policy Center et le Morocco’s Policy Center for the New South soulignent cette ambivalence : souveraineté sans socialisme, influence sans transformation.
L’Inde échange des roupies avec la Russie tout en participant aux exercices navals américains dans l’Indo-Pacifique.
Les barons de l’agro-industrie brésilienne vendent du soja à la Chine tout en s’alignant sur les objectifs budgétaires du FMI.
L’Afrique du Sud joue le rôle de médiateur dans le conflit ukrainien, alors même que ses élites renforcent l’emprise du capital minier.
Puis il y a le pôle socialiste en devenir.
La Chine, avec ses artères d’acier de la Belt and Road et ses vastes réserves financières, et la Russie, avec ses hydrocarbures et sa force de dissuasion militaire, en sont les piliers indispensables. Sans eux, le BRICS ne serait qu’un acronyme vide de sens. Avec eux, les BRICS+ deviennent à la fois un bouclier et un piège : un refuge pour les États sanctionnés et une plateforme de manœuvre souveraine, mais aussi un bloc où la logique capitaliste est bien vivante et dominante en Russie, même si elle est ébranlée par la guerre.
Leur présence est la condition de possibilité – et la contradiction centrale – de l’ensemble du projet.
Enfin, l’orbite des partenaires.
En juillet 2025, le Vietnam a accepté l’invitation des BRICS à rejoindre le groupe en tant que pays partenaire, aux côtés de la Biélorussie, de la Bolivie, de Cuba, du Kazakhstan, de la Malaisie, du Nigeria, de la Thaïlande, de l’Ouganda et de l’Ouzbékistan. Cela a donné naissance aux « BRICS 20 » : dix membres et dix partenaires, représentant 56 % de l’humanité et 44 % du PIB mondial (PPA).
L’adhésion du Vietnam est plus qu’une simple statistique. Elle signale la persistance du non-alignement – les « quatre non » proclamés par Hanoï : pas d’alliances, pas de prise de position contre un autre pays, pas de bases étrangères, pas de recours à la force. À une époque où Washington cherche à faire du Vietnam un pion contre la Chine, Hanoï rejoint au contraire un bloc qui inclut Pékin. Il s’agit là d’une manœuvre multipolaire, et non d’une capitulation.
Le BRICS+ n’est pas un projet socialiste.
Mais l’inclusion de Cuba change la donne. Elle apporte non seulement une voix, mais aussi une avant-garde : une mémoire vivante de la révolution et une tradition ininterrompue de lutte anti-impérialiste. Sa présence insuffle une clarté politique et une profondeur historique à un bloc trop souvent tiré vers les intérêts des élites et le nationalisme bourgeois. Cuba rappelle au bloc que le Sud global n’a pas seulement besoin de souveraineté, il a besoin d’émancipation.
Ces typologies ne sont pas des boules de cristal. Ce sont des cartes d’un champ de bataille. La rhétorique révolutionnaire côtoie les pratiques subimpériales, la détermination sanctionnée côtoie les pétrodollars. Ce qui unit les BRICS+, ce n’est pas une idéologie cohérente, mais les fissures dans l’édifice impérial. C’est dans ces fissures que le Sud global expérimente un espace de respiration – et que les mouvements peuvent encore trouver un levier pour élargir la rupture.
Le terrain commun des contradictions
Une fois dépouillés des acronymes et des discours de sommet, ce qui reste est sans appel : la seule chose qui unit les BRICS+ est une situation difficile commune. Chaque État arrive avec ses propres cicatrices. Des décennies d’austérité imposée par le FMI ont vidé les services publics et laissé des dettes qui ne pourront jamais être remboursées. Les organismes de défense des droits humains avertissent que ces programmes d’ajustement violent les droits fondamentaux, mais les créanciers continuent de serrer la vis. La situation difficile du Sud global n’est pas abstraite ; c’est l’expérience vécue de systèmes de santé fragiles et de décès évitables, une crise permanente fabriquée à Washington et à Bruxelles.
Les sanctions sont l’autre instrument de discipline. Les experts de l’ONU ont condamné à plusieurs reprises les sanctions unilatérales comme étant une punition collective. L’Iran en a payé le prix avec le blocage des médicaments, Cuba avec l’étranglement des transferts de fonds, la Russie avec le gel de ses avoirs. Chaque État sanctionné qui rejoint les BRICS+ apporte à la fois la mémoire et le savoir-faire nécessaires pour naviguer dans cette guerre économique, grâce au troc, aux monnaies locales ou aux systèmes de paiement parallèles.
La géographie accentue la pression.
Le canal égyptien, le corridor ferroviaire éthiopien, les détroits indonésiens, les infrastructures pétrolières nigérianes (oléoducs, terminaux et golfe de Guinée) sont autant de voies vitales longtemps contrôlées par le capital occidental. Aujourd’hui, ces mêmes corridors sont en train d’être repositionnés dans un contexte multipolaire, alors même que l’AFRICOM étend ses bases et que les « partenariats » de l’OTAN s’étendent dans les pays du Sud. Le champ de bataille ne se trouve pas seulement dans les parlements ou les palais, mais aussi dans les ports, les pipelines et les câbles à fibre optique.
Il ne faut pas non plus négliger la dimension interne : tous les États du BRICS+ sont confrontés à des crises de légitimité chez eux. Inégalités croissantes au Brésil, révoltes paysannes en Inde, pénurie d’énergie en Afrique du Sud, poids écrasant de la dette en Égypte et au Nigeria. Ces contradictions ne disparaissent pas derrière les bannières multipolaires ; elles sont inhérentes au bloc. Comme le rappelle Tricontinental, les classes dirigeantes manœuvrent pour survivre, mais ces manœuvres peuvent ouvrir la voie à des ruptures lorsque les forces populaires interviennent.
Ces contradictions ne sont pas un bug, mais la boussole même du présent. Comme je l’ai déjà dit ailleurs, les États multipolaires doivent compter sur les masses pour survivre, mais beaucoup sont dirigés par des classes qui craignent ces mêmes masses. Ils sont contraints de distribuer suffisamment pour maintenir la loyauté, mais pas assez pour permettre la transformation.
Cette tension est instable et, sous le siège impérial, elle peut soit déboucher sur une souveraineté plus profonde, soit s’effondrer et retomber dans la dépendance.
C’est pourquoi le BRICS+ ne peut être interprété comme une idéologie, mais seulement comme un terrain. Il ne s’agit pas d’une renaissance de Bandung, mais il fait écho au défi lancé par Bandung : refuser le monopole de la gestion impériale. Ses contradictions sont son essence même. Le bloc est cousu de nécessité, et non d’unité. Et la nécessité, comme nous l’a rappelé Marx, est la sage-femme de l’histoire.
La contre-insurrection de l’empire contre la multipolarité
L’empire ne se retire pas poliment, il sabote. Alors que le BRICS+ étend son emprise, Washington et ses alliés redoublent d’efforts pour le perturber. L’AFRICOM a étendu sa portée à travers le continent, tissant un réseau de bases du Sahel à la Corne de l’Afrique, afin de s’assurer que chaque port ou pipeline puisse être surveillé ou frappé. En Asie, la soi-disant « stratégie indo-pacifique » vise moins la « liberté de navigation » que la militarisation de la périphérie de la Chine et la mise sous tutelle de nouveaux partenaires comme l’Indonésie et le Vietnam. En Amérique latine, les régimes de sanctions et les opérations secrètes restent les instruments privilégiés de la « diplomatie ».
La guerre financière accompagne la guerre militaire.
La Réserve fédérale américaine utilise les taux d’intérêt comme une arme, provoquant des crises de la dette dans tout le Sud et imposant des mesures d’austérité qui sapent la souveraineté. Lorsque l’Éthiopie a annoncé en 2023 qu’elle allait se déclarer en défaut de paiement sur ses euro-obligations, il ne s’agissait pas d’un échec national, mais du résultat prévisible du resserrement monétaire mondial.
Tous les États du BRICS+ sont confrontés à cette pression sous une forme ou une autre : fuite des capitaux, volatilité des devises, utilisation des agences de notation comme arme.
La guerre de l’information n’est pas moins agressive. Les mêmes médias qui ont vendu l’invasion de l’Irak inondent aujourd’hui les fils d’actualité d’articles sur la « Chine autoritaire », la « Russie expansionniste » et l’« instabilité des BRICS ». Le Global Engagement Center du département d’État américain décrit ouvertement sa mission comme consistant à « lutter contre la désinformation », ce qui signifie en pratique discréditer tout discours du Sud qui remet en cause le scénario de l’empire. L’objectif est de délégitimer les expériences multipolaires avant qu’elles ne se consolident.
Et puis il y a le sabotage par la cooptation.
Le système dollar n’est pas défendu uniquement par des bombes et des sanctions ; il est défendu en ramenant les « États pivots » dans l’orbite de Washington avec des promesses d’investissements, d’accords commerciaux ou de pactes de sécurité.
L’Inde est courtisée pour faire contrepoids à la Chine. Les élites brésiliennes se voient offrir l’approbation du FMI en échange d’une discipline budgétaire. L’Afrique du Sud est cajolée avec des invitations au G7. L’empire sait que s’il parvient à fracturer le bloc de l’intérieur, il pourra le neutraliser sans tirer un seul coup de feu.
Confondre le BRICS+ avec un rouleau compresseur imparable, c’est méconnaître à la fois sa fragilité et la cruauté de son adversaire. Chaque avancée – qu’il s’agisse d’un swap de devises locales, d’un nouveau corridor logistique ou d’une déclaration au sommet – sera contrée par des contre-mesures : coups d’État en Afrique, guerres par procuration en Asie occidentale, pièges de la dette en Amérique latine, campagnes d’information partout.
C’est ainsi que se comporte l’hégémonie lorsqu’elle est acculée. La question n’est pas de savoir si l’empire ripostera, mais si les mouvements du Sud pourront transformer les manœuvres des élites en rupture populaire, afin que le sabotage se retourne contre ses auteurs.
De la dédollarisation aux infrastructures alternatives
L’arme la plus insidieuse de l’empire n’est pas le porte-avions, mais la chambre de compensation. Le dollar américain reste le lubrifiant du commerce mondial, et la capacité de Washington à geler les réserves ou à bloquer les transactions via SWIFT équivaut à un veto mondial. Ce n’est pas un hasard si presque tous les communiqués des BRICS+ mentionnent la finance.
Le bulletin de décembre 2024 du South Centre documente la volonté croissante de régler les échanges commerciaux en monnaies locales, une forme pragmatique de dédollarisation déjà pratiquée entre l’Inde et la Russie, le Brésil et la Chine, l’Iran et tous ceux qui souhaitent commercer par troc ou en yuan.
Chaque accord érode le monopole.
Des institutions sont mises en place pour accompagner cette transition. La Nouvelle banque de développement, dont le siège est à Shanghai, accorde des prêts en monnaies locales afin de réduire la dépendance vis-à-vis des programmes d’austérité du FMI. Le Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS) permet le commerce transfrontalier dans les monnaies africaines, contournant ainsi l’habitude du dollar qui coûte 5 milliards de dollars par an en frais de conversion.
L’ambition est claire : créer des infrastructures qui permettent au Sud de commercer, d’investir et de construire sans demander la permission à Washington ou à Bruxelles. La technologie est un front crucial. La ligne ferroviaire Addis-Djibouti, la ligne à grande vitesse Jakarta-Bandung et les gazoducs Russie-Chine « Power of Siberia » ne sont pas seulement des infrastructures, ce sont les artères d’une vie multipolaire. Ils relient les régions entre elles en contournant les points d’étranglement impériaux.
Les paiements numériques ont également leur importance : le système de compensation CIPS de la Chine, le SPFS de la Russie et l’UPI de l’Inde sont des alternatives embryonnaires au SWIFT. Même des systèmes « ennuyeux » comme le PAPSS représentent des changements révolutionnaires par rapport à des siècles d’hégémonie du dollar. Mais la dédollarisation n’est pas une baguette magique.
Tricontinental avertit que la « réduction des risques » n’est souvent qu’un code néolibéral pour désigner la couverture, et non l’émancipation. Si les élites utilisent les swaps de devises locales pour protéger leurs profits tout en réduisant les dépenses sociales dans leur pays, rien n’a changé. Le risque est d’échanger la monnaie d’un maître contre celle d’un autre tout en laissant intactes les relations de dette. La multipolarité ne devient émancipatrice que lorsque la souveraineté financière va de pair avec la souveraineté populaire.
Néanmoins, les fissures dans le mur du dollar s’élargissent.
Lorsque l’Argentine a payé ses importations chinoises en yuan en 2023, lorsque l’Arabie saoudite a signalé sa volonté de vendre son pétrole en dehors du dollar en 2024, lorsque les sommets des BRICS+ ont à plusieurs reprises évoqué l’idée d’une monnaie commune, le tabou a été brisé. Aucune action isolée ne détrônera le dollar, mais chaque nouveau pipeline, système de paiement et ligne de swap rend plus difficile pour Washington d’appuyer sur le bouton d’arrêt d’urgence.
La multipolarité ne vit pas dans les communiqués, mais dans ces infrastructures alternatives, construites discrètement, contestées avec acharnement et qui ouvrent la voie à un monde où le veto de l’empire ne règne plus par défaut.
La route numérique de la soie et la bataille pour la souveraineté technologique
La multipolarité ne se joue pas seulement sur le terrain des oléoducs ou des échanges de dettes. Elle se dispute de plus en plus dans les courants invisibles de la fibre optique, des satellites et des codes. La Route de la soie numérique (DSR) des BRICS représente l’un des projets les plus audacieux du bloc : une tentative délibérée de construire un écosystème numérique sûr et autonome, libre de toute emprise occidentale.
Là où les États-Unis monopolisaient autrefois non seulement la finance, mais aussi l’infrastructure de l’internet, les BRICS posent désormais leurs propres câbles, lancent leurs propres satellites et codent leur propre cloud.
Le câble à fibre optique proposé, réservé aux pays du BRICS, relierait directement les États membres, réduisant ainsi leur dépendance vis-à-vis des infrastructures contrôlées par l’Occident et les protégeant contre la surveillance.
Parallèlement, le déploiement de la 5G, mené par Huawei en Chine et ses partenaires au Brésil et en Russie, a survé aux sanctions et aux interdictions et s’étend désormais au cœur des villes du Sud.
À l’inverse, l’Inde a exclu les fournisseurs chinois des essais 5G et a déployé la 5G avec des fournisseurs non chinois. Les systèmes de navigation russe GLONASS et chinois BeiDou, autrefois considérés comme redondants par rapport au GPS américain, constituent désormais les piliers d’un réseau satellitaire multipolaire.
La cybersécurité est en train d’être collectivisée.
La création d’un groupe de travail BRICS sur la cybersécurité indique que les informations sur les menaces seront partagées en temps réel, avec des défenses basées sur l’IA déployées au-delà des frontières. Dans le même temps, la souveraineté financière est en train d’être repensée : la Chine promeut le yuan numérique, tandis que la Russie et le Brésil explorent les monnaies numériques des banques centrales.
Un système de paiement BRICS basé sur la blockchain, autrefois considéré comme une utopie, semble désormais constituer une alternative plausible au système SWIFT.
Mais c’est peut-être dans le domaine de la recherche et du développement que l’évolution est la plus radicale. Des coentreprises dans les semi-conducteurs et l’informatique quantique visent à éroder l’un des derniers monopoles de l’Occident : le contrôle des puces électroniques.
Les collaborations open source dans le domaine de l’IA, qui couvrent des secteurs allant des technologies de la santé aux villes intelligentes, promettent non seulement des outils moins coûteux, mais aussi des valeurs différentes intégrées dans le code. Les analystes de l’initiative chinoise « Belt and Road » soulignent que la « route de la soie numérique » n’est pas seulement un réseau de câbles et de serveurs, mais une tentative de définir des normes technologiques, des modèles réglementaires et même les récits qui circulent à travers eux.
En ce sens, la DSR est devenue une infrastructure stratégique pour l’autonomie numérique et narrative dans une grande partie du Sud.Pour l’empire, c’est un scénario cauchemardesque : un monde où le Sud non seulement commerce en dehors du dollar, mais communique, stocke des données et sécurise ses réseaux sans passer par la Silicon Valley ou le « kill switch » du Pentagone.
Pour les mouvements, c’est une ouverture.
La tâche consiste à faire en sorte que ces outils numériques servent la libération, et non simplement de nouvelles élites. Car au XXIe siècle, la souveraineté sans souveraineté numérique n’est pas la souveraineté.
L’information comme arme, élargir la fracture
Si la multipolarité est un champ de bataille, l’information est l’une de ses armes les plus redoutables. Les think tanks de l’empire, de l’Atlantic Council à Chatham House, publient quotidiennement des pamphlets sur les « dangers » du BRICS+. Leur objectif est de présenter ce bloc comme illégitime avant même qu’il ne se forme.
Mais le Sud a son propre arsenal. Le Tricontinental Institute for Social Research, le Geopolitical Economy Report, le Peoples Dispatch et des dizaines d’autres plateformes produisent des contre-récits rigoureux et accessibles. Il ne s’agit pas de propagande, mais de survie.
Voir clairement, c’est lutter efficacement.
Les mouvements savent depuis longtemps que « celui qui contrôle l’histoire contrôle la lutte ». Pendant la guerre froide, Washington a utilisé « l’économie du développement » pour justifier la recolonisation par la dette. Aujourd’hui, il utilise des mots à la mode comme « friendshoring » et « dérisquage » pour masquer la guerre des chaînes d’approvisionnement.
Le refus du Vietnam d’être un pion dans cette guerre narrative – en rejoignant les BRICS+ alors que Washington cherchait à le monter contre la Chine – montre le pouvoir de la souveraineté narrative. Hanoï a insisté pour faire entendre sa propre voix, ancrée dans sa doctrine des « quatre non » de non-alignement, et cet acte a eu un écho mondial.
Aujourd’hui, ce n’est plus le travail de quelques médias isolés.
En juillet 2025, plus de 220 communicateurs de 50 pays ont lancé à Caracas l’Alliance des journalistes pour la communication du Sud, déclarant un front permanent pour contrer la domination des médias occidentaux et défendre la vérité comme un droit des peuples. La déclaration finale était sans ambiguïté : « Les peuples ont droit à la vérité. À la vivre, à la dire et à la connaître. »
Du ministre des Affaires étrangères du Venezuela aux délégués sud-africains et chinois, les voix se sont accordées sur la nécessité d’une « souveraineté informationnelle » et d’« outils numériques souverains » pour briser le contrôle algorithmique. En d’autres termes : un nouvel ordre international de l’information, élaboré par les opprimés eux-mêmes. L’information comme arme doit venir d’en bas comme d’en haut. Il ne suffit pas que les ministères et les présidents publient des déclarations ; la classe ouvrière, les paysans et les jeunes doivent pouvoir lire, argumenter et imaginer des alternatives.
Cela signifie que les centres de recherche doivent traduire le jargon du FMI en langage clair, que les syndicats doivent comprendre comment les systèmes de paiement affectent les salaires, que les agriculteurs doivent savoir comment les sanctions faussent les prix des denrées alimentaires. Chaque fait clarifié est une balle de clarté contre le brouillard de l’empire.
C’est pourquoi la multipolarité est à la fois une opportunité et une responsabilité.
L’opportunité : les fissures dans le monopole narratif de l’empire permettent aux médias alternatifs et à la recherche d’atteindre un public avide de vérité. La responsabilité : éviter de romancer les BRICS+ comme des sauveurs, et insister au contraire pour que leurs contradictions soient exposées et contestées.
Le bloc n’est pas une garantie d’émancipation, c’est un lieu de lutte.
Comme pour les expériences de dédollarisation, le travail narratif peut transformer les manœuvres des élites en levier de masse. En fin de compte, l’information n’est pas un accessoire du pouvoir, elle est le pouvoir. Lorsque l’empire perd son emprise sur le récit, il perd son aura d’inévitabilité.
Et lorsque les gens croient que le monde peut être différent, ils commencent à le rendre différent. C’est là l’essence même de l’information comme arme : non pas des mensonges pour refléter les mensonges de l’empire, mais une clarté aiguisée comme une arme, brandie par ceux qui refusent de se plier à l’inévitable.
En ce sens, chaque essai, chaque dossier, chaque alliance de journalistes comme ceux qui se sont réunis à Caracas fait partie de la même insurrection, la longue guerre des idées qui rend possibles les courtes guerres de libération.
Conclusion : des fissures dans le mur, des routes encore à construire
Le BRICS+ n’est ni l’horizon socialiste ni un nouveau Mouvement des non-alignés. Il s’agit d’un bloc d’États manœuvrant dans les décombres de l’unipolarité américaine, maintenu par la nécessité plus que par des principes. Mais la nécessité a son importance. Avec vingt membres et partenaires représentant désormais plus de la moitié de l’humanité et près de la moitié du PIB mondial, le BRICS+ démontre que le veto de l’empire n’est plus absolu. Cette fissure dans le mur, aussi chaotique soit-elle, est en soi historique.
Le danger est évident : sans mouvements, la multipolarité se consolidera en un cartel de compradores, échangeant des dollars contre des yuans tout en maintenant les travailleurs et les paysans enchaînés. Comme nous le rappelle Tricontinental, la souveraineté sans pouvoir populaire n’est qu’une coquille vide.
Mais l’opportunité est tout aussi claire : chaque nouveau système de paiement, chaque câble à fibre optique et chaque alliance médiatique élargit l’espace où les luttes populaires peuvent s’exprimer. De la Route de la soie numérique à l’alliance médiatique Voices of the New World, des infrastructures de survie sont en train d’être construites qui, si elles sont saisies par les mouvements, peuvent être transformées en infrastructures d’émancipation.
L’Empire ne laissera pas passer cela sans réagir. Il répond par des coups d’État, des sanctions, de la propagande et l’encerclement. Mais les fissures s’étendent, les murs s’effondrent. Ce qui importe maintenant, c’est de savoir si les travailleurs, les paysans, les jeunes et les mouvements populaires pousseront les BRICS+ au-delà de la couverture des élites vers une véritable libération.
Cela nécessite d’armer l’information, de revendiquer la souveraineté numérique et d’exiger que la souveraineté ne soit pas seulement le drapeau de l’État, mais aussi la dignité du peuple.
Les BRICS+ ne nous sauveront pas. Mais ils prouvent que l’empire peut être combattu, que l’inévitabilité est un mensonge. Dans les fissures de la multipolarité, la possibilité d’une rupture grandit. Notre tâche consiste à élargir ces fissures – par la lutte, la solidarité et la clarté – jusqu’à ce que ce qui commence comme une manœuvre des États devienne l’émancipation des peuples.
Le mur est brisé ; la route à parcourir est inachevée. C’est à nous de la construire.
Traduction JP avec DeepL
Voir en ligne : https://mronline.org/2025/08/18/whe...

