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Quelques réactions au débat sur l’opposition nationalisme/ socialisme
mardi 8 juillet 2025 par Politact/Ani
Le cas arménien au XXIème siècle.
Le nationalisme arménien ne signifie pas nécessairement l’expression d’un esprit borné. Il n’incarne pas non plus nécessairement un nationalisme bourgeois tels ceux de Sarkissian, de Kotcharian et de l’actuel Dachnaktsoutioun [1] converti en parti bourgeois et sectaire, c’est-à-dire un nationalisme qui l’est seulement lorsqu’il s’agit de défendre les intérêts des classes dominantes.
Non, le nationalisme est un terme qui peut et doit être réinvesti dans un sens socialiste et révolutionnaire. Le terme de nationalisme a été diabolisé par ceux mêmes qui lui ont donné naissance, à savoir les bâtisseurs des premières État-nations en Occident. Or, le nationalisme, dans son aspect rationnel comme passionnel, ne doit devenir un tabou pour plaire aux classes dominantes de type occidentales, qu’elles soient social démocrates ou libérales en toute transparence - comme l’a fait Ter Petrossian et aujourd’hui de manière particulièrement virulente et éhontée, Nikol Pashinyan. Aux vues de l’histoire des Arméniens, il est impossible de ne pas être animé et attaché au sentiment national et donc engendrer des formes de nationalismes.
En revanche si ce nationalisme est dépourvu de contenu social et économique, alors il ne représente rien, il est un terme vide de sens , un slogan ou un vocable dont la manipulation permet de s’attirer la sympathie des masses pour mener un projet morbide pour la nation.
J’irai plus loin dans mon enthousiasme : le nationalisme est à mon sens la plus belle chose qui ait été offert au peuple arménien, il lui a apporté de la fierté et du courage lorsqu’il était humilié et écrasé par le joug du suprémacisme turc en gestation à la fin du XIXe siècle, motivé par le besoin de créer une État-nation pour concurrencer à la fois et s’unir intimement au capitalisme occidental alors que l’Empire ottoman s’effondrait. Les Turcs accusaient les Arméniens et autres orthodoxes de vouloir démanteler l’Empire parce que la majeure partie des capitalistes ottomans qui cumulaient leurs capitaux en marchandant avec l’Europe, sans permettre à l’Empire de payer des dettes (capitalistes compradores dans le vocabulaire marxiste) étaient en effet Arméniens et Grecs - ce qui, soit dit en passant, ne l’a pas tellement dérangé des siècles durant. La future Turquie, via les Jeunes Turcs, élaborait alors la haine des minorités religieuses chrétiennes avec pour narratif que celles-ci étaient le visage de l’Occident, des traîtres envers une nation turque ethniquement pure, alors que dans le même temps les classes dominantes turques continuaient à collaborer économiquement avec l’Occident pour forger la future État-nation turque. Cette distorsion de la réalité ethnologique de l’Empire consiste à opposer un peuple turc ethniquement / racialement pur à des Occidentaux qui les opprimeraient et à établir un roman national qui a pour fin de se libérer du joug de l’Occident en développant une société aussi puissante que la sienne. L’idéologie jeune turque qui était à la base socialiste et qui s’inspirait de l’égalitarisme de la Révolution française a donc muté en une sorte de de précurseur du futur fascisme nazi et mussolinien et a causé le génocide des Arméniens, des Grecs et des Assyriens. La fierté turque était alors, semble-t-il, rétablie.
- [Il est important de noter, par ailleurs, quel l’arménophobie est un racisme à ne pas sous-estimer depuis l’Occident où nous résidons, car cette distorsion construite par le suprémacisme turc est non moins violente que le suprémacisme européen qui sévit contre les minorités non-européennes aujourd’hui en Europe. D’une certaine manière le suprémacisme turc contre les "chrétiens occidentaux" est l’autre face de suprémacisme blanc et islamophobe qui sert à un même système économique basé sur le rejet des minorités culturelles. Ne pas comprendre cela est dangereux, car c’est le nationalisme même qui a émergé dans la société ottomane qui a produit l’idée que les chrétiens étaient tous Occidentaux/Blancs et par là nécessairement dominants. Cette idée a pour conséquence que la lutte pour la réparation des génocides contre les chrétiens est perçue par les mouvements de gauches occidentaux comme l’expression d’un nationalisme rétrograde et donc à minimiser, alors que la lutte contre l’islamophobie serait nécessairement portée par des mouvements progressistes. Or, l’islamophobie n’existe pas en Turquie pour la simple et bonne raison que ce sont les musulmans turcs qui dominent les minorités ethnoreligieuses. Cette même Turquie investit les milieux anti-islamophobes en Europe pour mener à bien son agenda suprémaciste. Nous devons comprendre que, bien que la solidarité consubstantielle de ces deux racismes n’ait pas les mêmes conséquences en Europe et en Turquie, c’est le nationalisme turc qui a créé le revers du racisme moderne et contemporain. Nous devons comprendre qu’essentialiser le racisme ne permet pas de combattre le caractère essentialiste du racisme.]
Cette parenthèse, cependant nécessaire, fermée, revenons au nationalisme arménien. Celui-ci était nécessaire pour les Arméniens au XIXème siècle, c’était une question de survie. Mais aujourd’hui aussi nous ressentons le besoin de sauvegarder un sentiment national en Diaspora, notamment au regard de ce qu’il se passe en Arménie, soumise de nouveau au danger d’épuration ethnique qu’a provoqué la guerre panturque de 2020 dans le Haut-Karabagh. La cohésion du peuple est nécessaire tant qu’elle n’est pas fondée idéologiquement sur le chauvinisme, qu’il n’exclut pas tel ou tel Arménien en fonction de sa provenance géographique ou rabaisse d’autres peuples.
Mais historiquement, cela ne pouvait arriver aux Arméniens dans la majeure partie des cas au XIXème siècle du fait de leur position de dominés (surtout des paysans et petits commerçants). Et même lorsque cela est arrivé, il s’agissait des cas marginaux.
Après le génocide de 1915, en revanche, il y a eu un nationalisme arménien fondé sur une théorie quasi-raciale par Garegin Njdeh [2], dashnak et libérateur de la région du Syunik. Ce fut dans un contexte de guerre contre Atatürk et il ne pouvait être dangereux que pour les Arméniens eux-mêmes car il contenait en lui une hiérarchisation des Arméniens à l’intérieur de la nation. L’histoire ne dit pas comment aurait pu muter ce nationalisme si Atatürk n’avait pas vaincu les troupes arméniennes, si les Arméniens étaient en mesure de se sécuriser seuls contre l’agression turque sans que l’URSS ne s’établisse et interdise le parti dashnak. Ce qui ne veut évidemment pas dire que par essence, il était impossible d’en faire quelque chose de dangereux pour d’autres communautés ethniques.
Par ailleurs, il est vrai aussi qu’il existe un nationalisme borné, narcissique, souvent peu théorisé, que nous retrouvons en Arménie mais aussi en diaspora, qui exclut telle ou telle communauté d’Arméniens en fonction de tel ou tel critère : il y a le bon et le mauvais Arménien, l’arménien intelligent et le bête, l’Arménien businessman et l’arménien fainéant, tout ce qui est de gauche ou un minimum égalitaire étant considéré comme pestiféré. Et souvent en plus d’être antidémocratique et à la différence d’un nationalisme fasciste comme celui de Njdeh, il est conceptuellement vide, - du moins en apparence - ce qui le fait glisser nécessairement vers le libéralisme économique.
Pour revenir au cœur du sujet, j’ai eu des débats avec des camarades concernant l’opposition entre nationalisme et socialisme/communisme qui trouvaient ces notions irréconciliables et soutenaient que quelque part le nationalisme relevait nécessairement d’un fantasme, de l’idéalisme et que ce qui était prioritaire et nécessaire pour les Arméniens d’Arménie c’était bien le socialisme.
Mais je crois que c’est une erreur de penser cela. Sans vouloir offenser personne, je pense que L’URSS avait pour défaut d’effacer les sentiments nationaux à cause de son dogmatisme dans la lecture de Marx. Il faut dire que Staline, mais aussi Lénine, par opportunisme ou par stratégie diplomatique pour protéger la fragile URSS d’une déstabilisation occidentale, ont choisi de satisfaire les desideratas panturcs en cédant la région de Kars à la Turquie [3], et ont créé l’exclave du Nakhitchevan et l’enclave du Haut-Karabagh [4] provoquant ainsi une situation administrative absurde qui a eu pour conséquence de mettre en danger les Arméniens.
Je pense aussi qu’il faut comprendre qu’en diaspora après que les bolcheviks aient évincé toute trace de nationalisme dashnak en Arménie, le patriotisme a été un facteur fort important de cohésion et a créé un véritable attachement affectif au Hayrenik (la patrie) -même si ce dernier était idéalisé, - et qu’il faut exploiter.
Du point de vue de l’Etat-nation français, cependant, ce type de cohésion communautaire peut être perçu comme un nationalisme, donc comme une sorte de séparatisme qui mettrait en danger les intérêts de la nation française au profit de ceux qu’on estime être ceux de l’Arménie. Pourtant, je persiste à penser que sans ce romantisme, sans cette volonté féroce qu’ont eu nos parents de nous transmettre notre arménité, notre langue, notre histoire, sans cohésion communautaire, je dirais même sans la transmission d’un sentiment de manque du pays, sans les lamentations, nous n’aurions sans doute jamais exprimé de l’intérêt, de l’inquiétude pour les difficultés qu’ont traversé les Arméniens d’Arménie.
Si tous ces efforts n’avaient pas existé, le potentiel de conscience nationale se serait dissout dans le quotidien capitaliste de nos sociétés occidentales qui détruit les cultures d’origine, la mémoire de nos racines - l’exode rural et l’assimilationnisme de l’Etat-nation en sont la cause.
Ce sentiment de ne pas trahir ce qu’on nous a transmis, tant qu’il est modéré et qu’il ne nous rend pas esclaves du passé, nous aide beaucoup à respecter et à avoir une empathie constructive envers nos frères et sœurs d’Arménie. Il n’est pas incongru d’affirmer que ce sont notamment l’Église apostolique arménienne et le Dashnaktsoutioun qui ont contribué à cette tâche.
La cohésion communautaire en diaspora est un tremplin vers la fraternité avec le peuple d’Arménie si elle n’est pas travaillée par le chauvinisme (rejet des unes et des autres communautés, meilleurs Arméniens et mauvais Arméniens, mépris envers les Arméniens d’Arménie qu’il faudrait éduquer, ignorants qu’ils sont, mépris total envers L’URSS qui a pourtant contribué à construire un État arménien solide) et dépourvue d’esprit critique .
Le terme de "nation " en diaspora est un signifiant flottant au sens d’Ernesto Laclau [5], un terme qui veut dire et ne veut pas dire à la fois et qui crée la possibilité de l’investir conceptuellement de manière relativement libre. Ce caractère équivoque du terme de nation permet de l’investir d’une charge affective, d’un potentiel de sentiment de solidarité mais sans que cela le soit dans un sens dogmatique qui enfermerait les nôtres dans une tyrannie de l’identitarisme : "voici le modèle de l’arménien et tout le monde doit s’y soumettre".
Ceci bien sûr ne pourrait se transformer en fascisme en diaspora, à cause du modèle de la société libérale et de l’État centralisé qui marginalise les communautés ethnoculturelles. Je persiste également à penser que l’investissement d’un sens affectif du terme de nation crée un terrain propice au développement d’une théorie rationnelle du socialisme, donc basée sur un programme économique et social.
En ce qui concerne l’Arménie, la psychologie collective est évidemment différente de celle de la diaspora. Le communautarisme au sens moderne n’existe pas étant donné que la nation est constituée de 95 % d’Arméniens au sens ethnique du terme. Mais la conscience d’une culture commune permet également de penser un socialisme national qui pourrait être solidaire du nationalisme diasporique.
Je conclus en disant que tous les nationalismes ne sont pas les mêmes et à rejeter. Je dirais pour ma part, non pas que le nationalisme est un élément soumis à la structure économique et sociale d’une société dominée, mais plutôt que le véritable nationalisme est socialiste, libéral sur le plan politique et démocratique, car la cohésion permet la stabilité d’une société, mais le diktat du même lui est tout autant néfaste, puisqu’il la détruit. Il y a nécessité, spécifiquement pour les Arméniens, de sortir d’une conception eurocentrée du nationalisme qui a cependant mené au meilleur quand il en était critique, mais au pire lorsqu’il était chauvin et suprémaciste.
Il faut créer notre propre socialisme, notre propre État de droit, notre propre démocratie, se réapproprier le terme et le concept du nationalisme, en en faisant l’expression concrète de notre socialisme particulier.
Autrement dit, le signifiant "nation" étant flottant, il permet qu’on lui donne un sens flexible et créatif, en écho au mouvement réel de l’histoire arménienne. L’enjeu étant de savoir comment la diaspora pourrait se mettre au diapason de ce recoupement de la question nationale et la question sociale.
Le chemin vers ce but est encore long à traverser et le travail théorique, à produire ensemble, articulé aux luttes réelles, par la confrontation des idées est nécessaire et chargé de promesses d’un avenir meilleur.
[1] Le Dashnkatsoutioun , littéralement « Fédération »- connu sous le nom de Fédération Révolutionnaire Arméninne- est encore aujourd’hui le plus grand parti arménien en Diaspora. Il est fondé en 1890, en Géorgie, notamment par trois Arméniens du Caucase : Christapor Mikaelian, Simon Zavarian et Stepan Zorian. Tous trois sont des penseurs socialistes, plus ou moins inspirés du marxisme. Le programme du parti est dès 1890 de tendance socialiste. Le parti tente de s’élargir et regroupe bientôt des membres de différents horizons idéologiques, ce qui crée des dissensions idéologiques fortes, provoquant la nécessité constante de trouver un équilibre entre les différents courants pour échapper au risque de la dislocation du parti. Jusqu’en 1918, le Dashnaktsoutioun gardera une ligne socialiste ou socialisante. Pour exemple de diversité idéologique, notons notamment la présence de nationalistes et même de nationalistes très durs et puristes comme Garegin Njdeh.
[2] Le « Tseghakronutyun », littéralement la religion du clan/ de la tribu comprend l’idée que la société serait divisée en classes définies selon leur capacité à vivre selon les valeurs de courage, d’honneur, de moralité. Les différentes classes sont les suivantes, de la supérieure à l’inférieure :
Le clan national (tsegh),
Les hésitants ou indécis (le peuple) et
Les anti-national (les sédiments).
Certains penseurs y voient une proximité avec des idées nietzschéennes)
[3] voir carte 1921 Treaty of Kars map – Traité de Kars — Wikipédia
[4] voir carte La capitulation du Haut-Karabakh va redessiner la géopolitique du Caucase du Sud
[5] Ernesto Laclau, philosophe « post-marxiste », plus précisément critique du déterminisme économique de Karl Marx. Il pense le fonctionnement de l’Etat comme non entièrement déterminé par les enjeux de classes dans la société capitaliste. Le terme de « signifiant flottant » est produit dans le contexte de sa réflexion sur la notion de « peuple ». Ce dernier est précisément un signifiant flottant.

